Suis-je vraiment courageuse ?

Newsletter du 5 février 2020

Ce matin, dans la rue, je croise une ancienne camarade de classe, avec qui j’étais au lycée, en prépa, et qui s’était retrouvée dans la même école de commerce que moi pendant plusieurs années. Nous n’avons jamais été proches. Mais je l’ai reconnue tout de suite, et nous avons échangé quelques minutes. 

Je lui ai demandé où elle en était : elle travaille chez Bloomberg, à Londres. Elle est contente d’avoir quitté le milieu parisien dans lequel elle a étudié et qui ne lui convenait pas vraiment. 

“Et toi ?”

Oups, le retour du doute : que répondre à cette fameuse question ? Depuis des mois j’affine mon discours. Cette fois, pas envie de faire genre “je ne me définis pas par ce que je fais”, plutôt envie de dire quelque chose de rapide qui résume ce qui occupe mes journées. Certes, c’est réducteur, mais là on est à un coin de rue. 

“Ecoute, je fais plein de choses différentes… disons que je navigue entre écrivain et coach.”

(Ouah, j’ai réussi à dire ces deux attributs, dont un renferme tant de prestige et l’autre tant d’expérience). Immédiatement, une voix dans ma tête me traite de prétentieuse, me dit que je n’ai pas la légitimité d’employer ces termes.

Et pourtant. 

Pourtant j’écris tous les jours – même s’il ne s’agit pas d’un roman à succès. J’écris au moins un texte par jour, souvent deux, et une à deux fois par semaine, je partage mes écrits.

Pourtant j’ai déjà quelques client.e.s, que j’accompagne avec l’aide de la CNV, de mon intuition, ou encore de la méditation de pleine conscience.

Alors oui, je ne suis pas reconnue internationalement – et peut-être ne le serai-je jamais – et dois-je attendre cette renommée pour me connecter à ces identifications, à ces statuts qui ne font que décrire le plus clair de mes activités actuelles ?

A cela, j’aurais pu ajouter “chanteuse”. Sans doute n’ai-je pas osé, parce que ça ne fait pas “sérieux”, d’être à la fois écrivain, coach et chanteuse, après être passé par une grande école. Encore une croyance que je dois dépasser. Et pourtant, je vais à au moins une scène ouverte chaque semaine, je fais de la musique chaque jour, et je compose sans relâche mes propres chansons depuis maintenant deux ans – en ce moment, j’ai deux à trois chansons qui sortent par semaine.

Bref, ça, c’est ce qui s’est passé dans ma tête. Et qui m’a fait détourner le regard au moment où je prononçais ces mots avec peu d’assurance. Mon ancienne camarade n’a pas du tout eu l’air de me juger, au contraire, elle semblait y voir un intérêt : “c’est super que tu fasses ce qui te correspond”.

Oui, en fait, je suis fière d’avoir pu sortir cette réponse. Même si je ne suis pas 100% confiante, c’est aussi en prenant l’habitude d’en parler comme ça que je vais commencer à y croire et à me sentir légitime. Après, ça m’a rappelé une remarque qu’on me fait souvent quand je détaille mes choix professionnels actuels : “tu es tellement courageuse !”

J’imagine que cela fait allusion au fait qu’il est plus “facile”, de l’extérieur, de choisir un emploi salarié, bien rémunéré – après tout, en sortant d’une école de commerce, c’est assez automatique, les boîtes nous embauchent avec une grande confiance en nos compétences et notre capacité d’adaptation. Et donc, choisir d’être indépendante serait assimilé à du courage, parce qu’il y a apparemment moins de sécurité financière et matérielle, parce qu’il y a de l’incertitude, parce qu’il faut trouver sa motivation en soi.

Mais ça, c’est l’apparence. En tout cas, en ce qui me concerne, ce choix s’est fait sous la contrainte : celle de mes propres limites. C’est bien simple, recevoir des ordres ou devoir appliquer un schéma préétabli, ça me rend malade. Littéralement. Devoir faire huit heures par jour, le même travail, rester derrière un ordinateur dans un bureau, entretenir des relations superficielles avec mes collègues, devoir être habillée d’une certaine manière sans quoi je serais jugée “non-professionnelles”… toutes ces choses, je les ai vécues, en stage. Et malgré le confort de la régularité (du salaire et des horaires) qu’apporte ce genre de travail, je me suis rapidement retrouvée entre trois sensations combinées : l’ennui, le stress et la fatigue.

Mais ce n’est pas si simple que ça. Le pire, ce qui m’a vraiment mis en burnout, ce n’était pas un travail si cadré. J’étais en service civique, autre nom pour “exploitation” pour certaines associations qui profitent de l’argent de l’Etat pour obtenir de la main-d’oeuvre gratuite – heureusement que toutes les expériences ne sont pas aussi tristes que la mienne. Ce qui m’a épuisée, moralement et physiquement, c’était le non-respect des règles, les heures sup “surprise”, et l’autorité d’un chef manipulateur que je n’ai pas pu supporter longtemps.

Oui, car je somatise. Dès qu’une situation ne me convient pas, mon corps me le dit. Alors, le courage dont certain.e.s me parle, il vient simplement d’un instinct de survie – cette fois non tourné vers ma sécurité matérielle, mais simplement vers la préservation de ma santé, de mon énergie. Je ne peux pas vivre durablement avec un mal-être profond, physique et moral.

Alors, aujourd’hui, je fais attention : je dévoue mon temps à des activités et à des personnes qui prennent soin de moi et de mon énergie, qui me nourrissent, me donnent le sentiment de contribuer au monde à ma manière. 

Le courage, il réside sans doute dans la résilience, et la capacité à regarder en face ce qui m’arrive pour faire le choix adéquat, malgré la tempête, les jugements extérieurs, avec la confiance que la réponse est en moi. D’où est-il né ? Je l’ai développé très jeune, avec les différentes épreuves que la vie m’a offertes : quand j’étais jalousée, quand on me manquait de respect, quand mes parents ont divorcé, tous ces moments de l’enfance ; j’ai commencé à comprendre que j’étais différente et que pour être acceptée ainsi il fallait que je fasse des choix clivants, qui ne plairaient pas à tout le monde mais qui me garantiraient mon intégrité.

Au fond, c’est plutôt l’intégrité, mon intention, dans ce chemin vers moi-même. Le courage, c’est ce que les autres voient.

— 

Ecrit le 26 décembre 2019.

Solitude citadine

Newsletter du 29 janvier 2020

Souvent, quand j’évoque mon envie d’aller vivre plus proche de la nature, je reçois des commentaires qui ne parlent pas directement de moi, mais des peurs de l’autre qu’il projette sur moi. Par exemple : “tu risques de t’ennuyer, il n’y a pas de cinéma, de musées…” ou encore “mais tu as tout un réseau à Paris, tu as tes amis, ta famille…”

Toutes ces peurs sont pour moi le révélateur de notre identité de citadin. Habitués à la foule, au bruit constant, à l’activité incessante, en nous et autour de nous, nous avons oublié la richesse qui existe déjà à l’intérieur, et dans les choses plus simples que nous proposent la nature sauvage.

Oui, nous avons construit notre identité citadine autour de la vie culturelle – aller au théâtre, au concert, au cinéma – et d’une vie sociale bien particulière – au café, au resto, en boîte. Alors, nous nous plaignons des transports compliqués, du boulot impersonnel et fatigant, mais au final nombre d’entre nous restons dans des situations qui ne nous conviennent pas. Pourquoi ? Pour gagner de l’argent – parce qu’on nous a appris que c’était en ayant un travail “normal”, et seulement ainsi, que nous pourrions être en sécurité financière. Et pour quoi faire ? Pour pouvoir le dépenser à se divertir, dans nos diverses activités culturelles, et à sortir avec des amis. En somme, pour moins s’ennuyer, et pour se sentir moins seul. 

Travailler sans sens, pour gagner de l’argent, pour pouvoir compenser et oublier le non-sens que nous créons chaque jour en menant cette vie. Hamster dans la roue. Cercle vicieux infini.

C’est quoi, le véritable problème derrière ? Elle est où, la graine de ce comportement qui, de l’extérieur, apparaît comme absurde ?

Comme souvent, ô surprise, je l’analyse comme une question d’estime de soi. La croyance que nous ne méritons pas mieux que le cercle d’amis que nous avons depuis le collège, ou que les collègues avec qui nous avons des relations superficielles. La croyance que nous devons perpétuellement sortir ou consommer des contenus extérieurs, parce que nous serions vides à l’intérieur. La croyance que le calme, c’est l’angoisse. La croyance que si nous disons “non” à certaines relations, à certains projets ou situations, derrière il y aura le vide. 

Et si c’était vrai ? Vrai parce que nous y croyons.

Pourtant, même la physique (science hautement reconnue par les citadins, qui s’abreuvent de médias et tendent à l’intellectualisme rationnel) montre que le vide est instantanément rempli par quelque chose. Le mouvement de la vie est permanent, et ne laisse pas le vide exister bien longtemps.

Alors, oui, ce qui prend la place de ce que nous enlevons, c’est souvent une donnée inconnue. Nous cherchons souvent à contrôler : par exemple, en ne quittant son job que lorsque nous avons une autre opportunité, un “filet” apparent. Mais en réalité, nous ne savons pas ce qui nous attend. Parfois, c’est un vide apparent, à l’extérieur, tandis qu’un processus intérieur se déroule : la digestion, l’intégration de tout ce qui s’est vécu, le nettoyage de certaines émotions, peut-être. 

Ce que nous fuyons, c’est le vide extérieur, puisqu’il induit un retour vers l’intérieur, et avec ce dernier, une remontée de beaucoup de blessures du passé : de la douleur émotionnelle voire physique, qui a enfin de l’espace pour s’exprimer, peut alors sortir, et nous faire peur. Elle nous fait peur, cette douleur, parce que souvent nous l’avons tant réprimée que nous ne savons pas comment l’accueillir. 

Personnellement, c’est la pratique de la méditation, ainsi que la communication non violente, qui m’ont ouvert les portes de l’accueil de moi-même. J’ai découvert qu’existait en moi un espace bienveillant, capable d’écouter mes souffrances et de leur offrir du soutien, de l’empathie. Cet espace, je le cultive chaque jour, quand je médite, quand je fais les choses lentement, avec la conscience des sensations de mon corps.

C’est seulement en développant cet espace que j’ai commencé à observer ce qu’il se passait en moi, d’un oeil curieux et bienveillant. J’ai commencé à voir, littéralement, les mouvements de mon esprit, de mes émotions. Et c’est là que j’ai commencé à poser des actions, petit à petit, pour répondre aux besoins que me signalent ces mouvements intérieurs. Par exemple, si j’ai de la peur par rapport à une situation : qu’est-ce qui m’aiderait à être rassurée ? Dans quelle mesure je peux satisfaire ce besoin moi-même, à quel moment je dois demander de l’aide et du soutien à quelqu’un d’autre ? Et de là, découlent des choix plus conscients, plus confiants aussi. Plus de facilité à dire non, à m’affirmer sans attaquer l’autre pour autant, à poser mes limites. Plus de confiance dans le fait que j’ai le droit de prendre mon temps, d’écouter mon rythme sans m’inquiéter du jugement de l’autre. 

Et peu à peu, cet espace de bienveillance intérieure me montre que non, je ne suis pas seule. En fait, je ne suis jamais seule. Je peux me sentir seule. Et je choisis de croire que oui, ça existe, la sociabilité dans les campagnes ; et je choisis de continuer à créer, encore et encore, de me nourrir de cette création en même temps que je l’offre au monde (plutôt que de consommer tant que je me sens paradoxalement vide). 

— Ecrit le 13 janvier 2020.

L’urgence de ralentir

Newsletter du 22 janvier 2020.

C’est quand il y a trop à faire qu’il est urgent de ralentir. Autrement dit, comme dit le Dalai Lama : si vous avez le temps, méditez une heure ; si vous n’avez pas le temps, méditez deux heures.

Alors, oui, c’est contre intuitif. Mais en réalité c’est là qu’on gagne en productivité.

Au moment où je me rends compte que j’ai trop à faire, c’est que je suis décentrée. Quelque chose en moi est préoccupé, inquiet, parce que je voudrais pouvoir “tout” faire en un temps limité. 

L’urgence, donc, c’est de revenir à moi. La méditation est une façon de le faire, car elle ramène à l’instant présent en me faisant suivre le mouvement de ma respiration, de mes sensations corporelles, de mes pensées et émotions. Tout cela va et vient, et je peux l’observer dans le présent. 

Alors que ma liste de tâches, elle n’a rien de réel. Tant que je ne suis pas dans la tâche elle-même, en train de la vivre pleinement et entièrement, elle n’existe pas. 

Il y a une semaine, j’ai fait une indigestion, et je me suis rendue compte que je faisais beaucoup trop par rapport à ce que mon corps pouvait endosser. Que je me mettais une pression énorme, aussi, parce que je voulais accomplir plusieurs gros projets, et tout faire avec une grande qualité… 

Alors, une fois de plus, j’ai dû ralentir. Et comme je n’avais pas écouté suffisamment, mon corps m’y a forcé, par l’épuisement, l’étourdissement même – un manque d’ancrage, voire des vertiges par moments.

Je l’ai déjà vécu, ça. Maintenant, je le connais, je le reconnais. Donc j’ai un peu moins peur. Et pourtant, la répétition de ces symptômes m’alertent : cette fois, mon action doit être vraiment guidée par mon intention. Je ne veux plus faire les choses à moitié ; je dois lâcher cette part de moi qui, par orgueil, refusait de reconnaître que certains projets entrepris n’étaient pas (ou plus) alignés avec moi, refusait de lâcher certaines responsabilités, de “renoncer”, d’admettre que je me suis trompée.

C’est que, dans mon enfance et mon adolescence, je n’ai pas eu pour coutume de “me tromper”. Excellente élève, travailleuse et organisée, j’ai longtemps été l’enfant modèle, si bien que mes parents étaient confiants par rapport à mon avenir. Si, à quelques moments de ma scolarité, je rencontrais des difficultés dans certaines matières, le problème était pris à bras le corps afin que mes notes rejoignent un niveau correct : un professeur particulier, une attention plus fine à mon évolution, pour “rectifier le tir”.

Les quelques fois où j’ai essuyé de très mauvaises notes, j’ai eu honte. Très honte. Comme si c’était de ma faute, comme si j’étais en échec, nulle. Après tout, c’est comme ça que nous éduquent nos professeurs : c’est bien, ou très bien, ou c’est moyen, ou c’est nul. 

L’erreur, je crois, c’était de m’identifier à ma performance – ce que je fais encore parfois, bien-sûr. De croire que si ma performance n’était pas satisfaisante pour l’autre, alors ma personne serait moins respectée, appréciée, aimée. 

Aujourd’hui, j’essaie de voir l’essai-erreur comme un jeu, qui réserve des surprises, et dans lequel je n’ai pas le contrôle. Cela fait que je commence certains projets avec enthousiasme, pour les arrêter quelques mois plus tard parce que j’ai fait fausse route, et que l’envie est allée vers autre chose. Alors cela décontenance parfois mes parents – qui avaient, les pauvres, construit autour de moi une image de quelqu’un de “sérieux” – qui s’étonnent de me voir arrêter des choses qui, il y a quelques temps encore, me mettaient des étoiles dans les yeux. Le changement permanent qui anime ma vie en ce moment est aussi déconcertant, et remet en question certaines valeurs, comme la cohérence et la persévérance… 

Et pourtant. Et pourtant une chose est sûre : je n’ai jamais perdu ma détermination, une qualité qui s’est exprimée très tôt chez moi. Et la cohérence, elle est là malgré tout : elle se tisse, au fil des expériences, qui sont toutes reliées entre elles quoi qu’on en dise ; elle est complexe, et pourtant si vivante. Parce que je suis composée d’un mélange de conditionnements qui tendent à étouffer mon intuition, cela prend du temps de débroussailler, de faire le tri entre les différents choix que j’ai faits. 

Cet élaguage n’est pas toujours confortable, puisqu’il implique de se confronter aux regards ébahis des gens à qui j’avais dit m’orienter vers la psychologie (en mode université classique) il y a six mois, à qui j’avais présenté un projet entrepreneurial que j’ai aujourd’hui très clairement mis de côté… 

Et d’assumer que cohabitent deux choses en moi. Premièrement, de la clarté : je sais ce qui fonctionne et ne fonctionne pas pour moi, dans les modes de travail ; je sais quel style de vie m’attire. Deuxièmement, de l’incertitude : je ne contrôle pas exactement comment ça va se passer pour que je puisse en effet vivre la vie dont je rêve, tant dans le professionnel que dans le personnel. J’ai donc des éléments de réponse, et ce qui me permet d’avancer, c’est d’accepter que j’ai pu me tromper, de faire le tri, d’essayer encore, de m’ouvrir aux pistes que la vie m’offre. 

En fait, j’ai l’impression de vivre déjà des expériences merveilleuses, qui se révèlent à mesure que mon quotidien se déroule. Je sais que je peux accomplir encore mieux, en transmettant davantage, en offrant au monde mes talents. 

Et pour ça, j’ai des choses à lâcher : la peur de ce que les autres penseront ou diront, la peur de briller et de générer des envieux, la peur de perdre des personnes en étant moi-même.

Et finalement, c’est OK, car je n’ai envie d’être en lien proche qu’avec des personnes qui m’aiment et m’acceptent à 100% telle que je suis – et avec qui j’arrive à faire de même. 

Comme toi, par exemple, qui lis cette newsletter. On est peut-être ami.e.s, ou juste on se connaît, ou tu me connais sans que je te connaisse vraiment. Mais si tu es là, c’est que ce que je dis te parle, c’est que tu es peut-être en quête d’authenticité, en quête de toi-même. Tout ce que je peux faire pour te soutenir dans ça, c’est d’être moi à 100%. Avec l’imperfection, avec la complexité et les paradoxes, avec les trucs qui frottent. Parce que je sais que tu en as, toi aussi. Et que tu n’aimes pas être seul.e avec ça, pas vrai ?

Ecrit le 19 janvier 2020.

J’apprends à dire non

Newsletter du 15 janvier 2020.

Hier, mercredi, je rentrais de dix jours de déconnexion : une retraite ressourçante et dynamisante en Ardèche, puis quelques jours à Lyon et Grenoble pour retrouver diverses amitiés.

Alors que je transitionnais doucement, l’esprit un peu confus de tant de richesses humaines et spirituelles, j’ai commencé à recevoir différentes sollicitations. Des propositions de missions, notamment. Et puis, en rallumant mon portable le 3 janvier, après six jours sans le consulter, tous les messages de certains groupes WhatsApp que je n’ai toujours pas osé quitter.

Après avoir dit oui à une proposition de mission, sans vraie conviction mais avec la pensée “ça me fera un peu d’argent”, je me suis rendue compte que ce n’était pas vraiment aligné pour moi : j’allais prendre mon vélo, travailler deux heures pour gagner 40 euros, rentrer fatiguée, et manquer d’énergie pour mes autres activités. 

Parfois c’est difficile de dire non, parce qu’il y a toujours cette petite peur qui veut me faire croire que je ne trouverai pas mieux. Que je ne peux pas gagner plus d’argent ET faire ce que j’aime ET avoir de l’énergie. Cette petite voix qui me rabaisse, j’essaie de ne plus la croire.

Car aujourd’hui, je sais bien – l’expérience me le montre – que quand je dis non à quelque chose ou à quelqu’un, je dis oui à autre chose. A ma liberté, aux projets qui me mettent vraiment en joie.

Parfois, je touche aussi de la culpabilité : cette fameuse voix qui me dit que c’est indécent de profiter de mes privilèges pour faire ce que j’aime et aller à mon rythme. Cette voix qui me traite de feignasse qui ferait mieux d’aller faire un travail qui ne me convient pas pour “apprendre la vraie vie”. Et qui ne prend pas en compte ma santé fragile ni ma haute sensibilité qui m’empêchent de dépenser mon énergie dans des activités qui ne font pas sens (voire qui me semblent absurdes). 

Et puis, aujourd’hui, il y a eu une grande vague émotionnelle : celle qui me prend souvent quand je rentre à nouveau en contact avec Paris et sa circulation – oui, j’ai repris mon vélo. L’absurdité qui m’a frappée littéralement, puisque j’ai vécu un petit incident – une voiture qui m’a frôlée alors même que je venais de laisser passer une camionnette des urgences, puis une autre qui me klaxonne parce que je ne bouge pas assez vite, alors même que j’étais sous le choc. L’absurdité, oui, de cette vie à cent à l’heure, où la patience n’existe plus, où c’est la loi du plus fort qui règne et où rien ne peut arrêter l’agressivité qui permet aux citadins de “tenir” sous la pression.

Pendant ces vacances, je me suis rendue compte d’à quel point j’avais besoin de ralentir et de me détendre. De prendre le temps, mon temps, d’écouter mes rythmes. Je sais, j’en parle souvent. Je l’ai ressenti physiquement, à travers certaines pratiques corporelles qui, par leur lenteur et leur subtilité, m’ont fait redécouvrir une sensation de légèreté et d’énergie que je n’avais pas senties depuis bien longtemps.

Dire non, pour moi, ce sera donc aussi, bientôt, dire au revoir à cette belle capitale, dire au revoir à Paris. Qui me nourrit et me tue tout à la fois. Comme une relation passionnelle. Toxique, peut-être ? Dépendance affective qui me consume à petit feu. 

Certes, il y a la diversité culturelle, artistique, tant et tant de scènes ouvertes, de belles personnes à rencontrer. Il y a l’Histoire, les ruelles toutes mignonnes, les flâneries du dimanche. Mais j’en découvre d’autres, des belles personnes, des chemins un peu plus verts et colorés, avec l’oiseau qui chante à la place du ronronnement des voitures et du métro sous mon plancher. 

Dire non, donc, pour pouvoir dire oui. Dire oui à moi, à la vie, l’écouter elle, qui a tant à m’apprendre. Dire oui à un mode de vie qui me corresponde vraiment, même si ça veut dire chercher, me perdre et me tromper. Dire oui à l’inconnu, avancer avec mes peurs, sans les nier. Dire oui à la critique, aux projections des autres, et marcher, un pas après l’autre, vers qui je suis vraiment. Non pas par égoïsme, mais parce que je sais que c’est en étant à ma place, plus détendue et alignée, que je pourrai vraiment aider les autres, les accompagner, leur apporter quelque chose. 

Ecrit le 9 janvier 2020.

Le pouvoir du silence

Newsletter du 8 janvier 2020

« Pour que la musique puisse exister, il faut du silence. » Une des phrases mémorables de mon prof de violon. Le silence a son importance pour marquer le rythme, pour créer de l’attente, mais surtout pour ouvrir un espace sacré à l’expression artistique.

Ce matin, je goûte le silence comme je goûte la grasse matinée du dimanche, où les ouvriers qui font des travaux au-dessus de chez moi ne sont pas là. Je goûte la présence de ce calme, l’absence de bruit, la tranquillité, la possibilité d’entendre simplement le vent, ou le chat qui miaule pour que je lui ouvre la fenêtre. Comme si le silence ouvrait un espace, en effet, faisait de la place pour que se fasse une connexion réelle et consciente. 

La préciosité du silence s’est un peu imposée à moi, ces derniers mois. En avril, en plein burnout, mes symptômes s’intensifiaient : l’un d’entre eux était l’hyperacousie ; j’entendais tout un peu plus fort, si bien que je passais mon temps à demander à mes proches de baisser le ton, que discuter avec quelqu’un pendant plus d’une demi-heure était une torture, que je ne pouvais plus jouer ou écouter de musique qu’avec extrême parcimonie, et sortir dans la rue devenait mission impossible… J’essayais de tirer des leçons de mon état, de déceler le message que m’envoyait mon corps : j’ai compris que j’avais besoin d’une cure de silence.

Alors j’ai essayé de refaire une retraite de méditation Vipassana. Vipassana, ça veut dire, en pali/sanscrit, « voir ce qui est ». Une retraite de ce genre, c’est dix jours à méditer en silence, dix heures par jour. Pour certains, c’est peut-être une torture. Mais quand je l’ai faite au Népal en 2016, j’ai vécu les plus beaux jours de ma vie : je nageais dans la paix et la simplicité, je vivais pleinement, mes douleurs physiques chroniques avaient disparu miraculeusement. Bref, j’en ai gardé un souvenir très fort, et je me souviens comme j’avais apprécié le silence qui y régnait. Donc, au printemps dernier, je faisais des pieds et des mains pour trouver une retraite de ce type. Les seules qui avaient encore de la place étaient en Russie et en Arménie… J’ai été prise, pour me rendre compte rapidement que j’avais besoin d’un VISA ou que le trajet était vraiment long et compliqué. Vu ma fatigue, je ne me voyais pas galérer  pour arriver jusqu’au lieu de la retraite. Finalement, mon choix s’est porté sur une retraite de cinq jours en silence, à Gaia House en Angleterre, dans le Devon, une région magnifique, proche de la mer. Là-bas, j’ai savouré le silence, le non-faire, la simplicité d’un quotidien tourné autour de l’observation de mon intérieur. 

Et à mon retour à Paris début juin, mon énergie a doucement commencé à revenir. C’est drôle d’ailleurs, c’était justement le moment de mon anniversaire, comme l’occasion d’une renaissance. 

Et puis, avec cette joie de retrouver des forces, l’envie de faire tant et tant de choses, l’élan de lancer tant et tant de projets. Doucement, mais sûrement, je remplissais mon cahier d’idées. Juillet-Août, l’été pour partir un peu à la campagne, profiter des maisons familiales et amicales, pour souffler et prendre le grand air. Mais je prévoyais déjà ma rentrée, qui pour la première fois n’avait pas de date fixée par une institution extérieure : c’était moi qui choisissais de me réinstaller dans mon studio parisien, et de commencer à lancer des activités professionnelles et à reprendre des études (oui oui, les deux en même temps). Autant dire que j’avais foi en mon énergie retrouvée. Encore et toujours cette combativité, cette envie de me dépasser.

Aujourd’hui, après quelques mois à me chercher, à essayer différentes choses, je constate que mon corps est fatigué, à nouveau. Et pourtant, je ne fais que des choses que j’aime. Mais j’ai encore besoin de trouver mon rythme. De m’autoriser plus de repos, sans culpabilité. Juste parce que je fonctionne comme ça : j’ai des pics d’énergie très très intenses, puis des grosses descentes qui m’obligent à ralentir. Et l’une de mes clés, encore une fois, c’est d’inviter plus de silence. Faire une chose à la fois, et ne pas avoir en permanence un fond sonore pour accompagner mes gestes – que ce soit une musique ou un podcast. Oui, j’ai besoin de m’enrichir, de me nourrir de tous ces contenus qui m’inspirent et me touchent. Mais je ne peux pas tout faire à la fois. Alors je choisis de faire moins, mais mieux, avec plus de conscience et donc plus de plaisir. Je choisis de manger en silence, de méditer en silence, de passer du temps seule avec moi-même, vraiment. Sans intermédiaire, sans médium, sans chercher à combler un vide. Le vide, il se comble de toutes façons. 

Ce dont je me souviens de Vipassana, c’est que j’avais pris conscience du plaisir de la solitude : je n’en avais plus peur, après avoir touché sa douceur. C’est comme si j’avais enfin goûté à la valeur de ce que je suis : en fait, j’aime passer du temps avec moi-même, ce sont des moments de qualité. 

J’avais pris l’habitude d’offrir ces moments de connexion aux autres, comme si la connexion à moi-même était secondaire, moins intéressante. Maintenant je vois bien que c’est complémentaire et non opposé. Et je travaille, chaque jour, à trouver l’équilibre pour être à la fois présente à moi et présente à l’autre. Certains jours, je n’arrive pas à faire les deux en même temps : alors je fais mon ermite, je rentre dans ma grotte jusqu’à me sentir disponible. Ou, à l’inverse, je me laisse déborder jusqu’à saturer de la présence d’autrui. Et ça peut être cyclique, comme ça. Le déséquilibre est fait d’un balancement entre deux extrêmes, il paraît… 

Ecrit le 15 décembre 2019

Cadeau de Noël

Newsletter du 25 décembre 2019.

Noël. Ah, cette fête. Je l’adorais quand j’étais petite. C’était l’un de mes deux moments préférés, avec mon anniversaire : le moment des cadeaux. Je savourais le fait de choisir des choses dans les magazines de jouets, de les entourer, et de les recevoir comme par magie. J’étais très claire sur ce que je voulais. En fait, je prenais un plaisir tout particulier à ce que l’attention se tourne vers moi à travers les cadeaux, qui satisfaisaient mon désir. Plus que l’objet lui-même, ce qui comptait c’était que quelqu’un – le père Noël ou mes parents – ait obéi à ma demande. Oui, le terme obéir est fort… mais j’avais déjà un côté très affirmée, parfois même qualifié d’autoritaire par mes parents. Si bien que, quand j’avais une douzaine d’années, et que je commençais à choisir mes vêtements, j’avais acheté un tshirt qui titrait : “I’m so happy when I get what I want” ; littéralement “je suis si contente quand j’obtiens ce que je veux.”

Ce “je veux”, qu’on appelle souvent l’ego dans les milieux “spirituels” ou de “développement personnel”, j’en ai eu conscience très tôt. Je le savourais, à ma manière, sans me juger. Je faisais l’expérience, naturellement, de mes désirs et de la jouissance de les voir satisfaits. Et puis, progressivement, j’ai perçu chez mes proches, mes camarades, et de la part de la société dans son ensemble, quelque chose de désapprobateur vis-à-vis du désir. Comme si je voulais “trop”, ou “pas comme il faut”. Comme s’il fallait que je me retienne de trop demander, parce que ça deviendrait indécent, gênant, inconfortable pour les autres. Comme si mon énergie débordante devenait envahissante et risquait de faire de l’ombre à d’autres.

Parce que derrière ces désirs apparemment superficiels, tournés vers la possession d’objets, et vers l’attention des autres, il y avait en réalité – et il y a toujours – une envie de m’exprimer dans le monde, de manifester des choses. A travers le “à moi”, il y avait ce besoin irrésistible d’exister et de le faire savoir à l’autre. Cette aspiration à faire vibrer ma couleur, à briller, à travers les choses que j’avais soigneusement choisies, et qui seraient de nouveaux terrains de jeux, de nouveaux instruments d’expression.

C’est drôle, cette réflexion me fait penser à mes discussions et questionnements récents sur le thème de l’argent et du business. Il y a quelques jours, je discutais avec un ami musicien, qui est déterminé à vivre de ses chansons, et qui me partageait sa vision de la stratégie qui pourrait marcher pour lui. Assez vite, je montrai que les aspects stratégiques étaient difficiles pour moi quand il s’agissait de musique, car j’écris avec le coeur et je ne voudrais pas être biaisée dans mon approche artistique. J’ai adoré sa réponse, qui m’a vraiment fait réfléchir : la stratégie n’est qu’un moyen pour pouvoir faire passer ton message, qui reste authentique, qui reste ta transmission à toi ; comme la guitare est un instrument pour exprimer de l’émotion à travers la musique, la stratégie est l’instrument pour diffuser ton art. 

Alors oui, tout comme pour mes désirs de posséder, l’argent et tout ce qui y est lié – comme le business, le fait d’entreprendre avec l’espoir d’en dégager des revenus financiers – ce sont aussi des sujets tabous, gênants, sur lesquels nous avons tendance à porter des jugements très négatifs. Comme si quelque chose reliait ces éléments au “Mal”. Mais ce qui est confondu, dans cette croyance que l’argent est mauvais, c’est l’acte avec le moyen. L’argent et le business peuvent servir des causes très importantes, générer des changements très positifs pour l’être humain et la société : par exemple si des milliardaires investissent dans les actions pour la planète, ou si un individu ayant accumulé des richesses commence à investir dans des formations pour apprendre à mieux se connaître, ou encore quand les conférences de quelqu’un peuvent changer la vie de nombreuses personnes – je pense par exemple à Marshall Rosenberg, le père de la Communication non violente. Alors, certes, quand on voit les grandes choses qui ont été faites par certains individus ou groupes, on se focalise sur le résultat et on les félicite ; mais il est rare qu’on reconnaisse que cette réussite découle aussi d’une stratégie pensée, certes mélangée avec les hasards de la vie, et il est rare que l’on cherche à comprendre comment ils ont fait pour en faire une activité rémunératrice (parce que ce n’est pas important, ces préoccupations bassement matérielles, voyons).

C’est peut-être ça, en fait, le problème avec l’argent : notre hypocrisie. Devant les autres, et parfois devant nous-mêmes (oui, nous sommes nombreux à nous mentir à nous-mêmes, je m’inclus dans le lot), nous considérons l’argent comme une affaire “bassement matérielle”. Mais au fond, l’argent touche quelque chose d’important : la survie. Car nous sommes très nombreux à penser que sans argent, il est impossible de vivre. Car nous évoluons dans des sociétés occidentales où la solidarité semble avoir disparu tant elle est invisible et discrète. Mais sans partir dans des débats sociologiques dans lesquels je manquerais cruellement de connaissances et d’argumentaire suffisant, disons que l’argent nous touche. C’est une thématique “délicate”. Souvent, parce que la culpabilité qui l’entoure dure depuis des générations et nous a été transmise ainsi. Souvent parce que son manque a créé de la souffrance, et parce que la comparaison aux autres et les inégalités nous séparent. 

Bien que l’argent ne soit en réalité qu’une “énergie” faite pour circuler, nous cherchons à le posséder, à le figer, à le stocker. Ce qui nous ramène à l’ego, à cette envie d’exister que nous avons chacun et chacune, et dont nous avons honte. Honte, comme la honte que nous avons souvent de notre sexualité. Oui, cette envie de jouir, de prendre du plaisir, sans avoir eu à le “mériter” avant. Cette envie de simplement vivre, en étant soi-même, d’être aimé.e de la manière la plus impudique et obscène possible : sans attentes, sans conditions. De kiffer la vie, pleinement. C’est obscène, ça, apparemment. Enfin c’est ce qu’on a appris, ou mal compris, et mal transmis, depuis des siècles.

Alors oui, l’argent nous ramène cette dimension terriblement taboue de l’ego qui veut goûter à la vie, au plaisir d’exister juste pour lui-même, avec les autres comme source d’amplification du plaisir.

Et puis, il y a autre chose : et c’est là que le business intervient. Le business, l’entreprise, vous l’appellerez comme vous voudrez. Exister, c’est le premier pas, et le deuxième c’est de rayonner. Vous me voyez venir… Si le business est au service d’une intention qui vient du coeur, alors il prend tout son sens, et on le remercie d’être là ! Parce qu’alors, l’énergie est fluide, c’est facile de travailler quand on sait pourquoi on le fait, quand on se relie à une intention d’apporter quelque chose au monde, quelque chose qui fera une différence dans la vie des autres, qui améliorera un peu le bien-être de ceux qui respirent avec nous sur cette belle Terre. 

Ma question, dès lors, est : peut-on vraiment rayonner si on se refuse le droit d’exister ? 

Pour moi, la culpabilité est comme un collier attaché au cou, des oeillères, quelque chose qui nous emprisonne et nous empêche de nous ouvrir : elle nous empêche d’ouvrir la porte de l’intérieur (“ce serait trop égocentré”) et celle de l’extérieur (car nous jugeons l’autre à l’aune de cette culpabilité). Quand je la sens présente, je vois qu’elle bride mon élan créatif et qu’elle me censure, rien qu’en me volant mon énergie vitale. La suite, c’est une difficulté à être vraiment présente à l’autre, avec l’impression que toute interaction me fatigue. 

Quand je suis connectée à la vie en moi, à mes besoins matériels autant que spirituels, sans opposer les uns aux autres, ça circule dans mon corps. Quelque chose se détend et s’active à la fois. Les autres deviennent des points de soutien, et en même temps, des réceptacles de tout ce dont ma créativité me fait accoucher. Là oui, je rayonne, je me réchauffe et je réchauffe mon entourage. 

Ecrit le 17/12/2019.

© Aurélie Hartmann. Tous droits réservés.

Aimer ≠ Tuer

Newsletter du 4 décembre 2019

Grand thème en ce moment : les féminicides. Depuis le mois d’octobre, le sujet a enfin sa place dans les médias. Et sur les murs de Paris, où sont apparus des messages noir sur blanc, pour dénoncer la souffrance silencieuse des femmes victimes de violence. L’un d’entre eux m’a particulièrement marquée : “aimer ≠ tuer”.

Au téléphone avec ma mère tout à l’heure, je lui raconte ma journée, et notamment les difficultés que j’ai à rouler à vélo dans Paris. J’étais à 15 minutes de chez moi, mais cela a été si éprouvant que je suis rentrée épuisée. Au-delà de l’aspect physique des montées, être cycliste est fatigant émotionnellement : entre les voitures qui klaxonnent, semblant signaler l’illégitimité de ma présence, les vélos électriques et autres trottinettes du futur, il faut s’accrocher. Souvent, je m’énerve – intérieurement, car je ne suis pas “de taille” à insulter les chauffeurs. Car oui, c’est bien un problème de taille : la loi du plus gros, du plus rapide, du plus dangereux. A côté des voitures et des camionnettes, je suis vulnérable, et donc mes droits sont méprisés. Tout en pédalant, je prends conscience du lien entre cette violence de la route et la domination masculine : oui, dans cette société, tout est fait par des hommes, pour des hommes. Ou du moins pour ceux et celles qui pourront suivre le rythme de la course effrénée qu’on nous impose : rapide, efficace, fort, performant. Pas de pause. Pas une minute à perdre. Pas de respiration, il faut être une machine. 

Alors moi, du haut de mes 1m60 pour 56 kg, je pédale doucement, j’essaie de me mettre sur le côté pour au moins laisser passer ceux qui s’impatientent en faisant gronder leur moteur. Parfois, je roule plus vite, pédalant furieusement grâce à ma colère, mais souvent la peur l’emporte : je ne veux pas prendre de risque. 

“Mais il y a des femmes fortes et puissantes physiquement, qui peuvent faire face aux hommes”, me dira-t-on. Certes, je ne peux le nier. Cependant, nous sommes, pour la majorité, moins musclées que les hommes, et ô surprise, nous avons des cycles qui jouent sur notre énergie et notre humeur. Ces cycles, les hommes en ont aussi, mais ils sont moins marqués. Notre corps de femme nous invite bien plus souvent à nous y connecter : tout au long du cycle menstruel, nous passons par des phases, tout comme la lune. Et ces cycles, s’ils miment la nature, ne sont pas reproduits dans les fonctionnements de notre société : ils sont tout bonnement ignorés, niés. Les règles sont vues comme quelque chose de sale, gênant, tabou au point que les pubs pour serviettes hygiéniques n’osent montrer du sang et le remplacent par un liquide bleu chimique, au point qu’il faut cacher sa protection périodique quand on va aux toilettes, au point qu’on en parle difficilement à son partenaire sentimental ou sexuel. Beaucoup de femmes, qui souhaitent se réaliser professionnellement, réussir dans notre monde moderne, voient leurs règles comme une contrainte, quelque chose de désagréable dont on se passerait bien. La pilule est venue lisser nos cycles, avec de “fausses règles” pour nous rassurer, et cette absence de vagues expliquerait notamment les baisses de libido qui viennent souvent avec la prise de contraceptifs hormonaux. 

Alors oui, de nombreuses femmes se coupent de leur corps pour pouvoir faire “comme un homme” et se sentir intégrées dans la société – et comment les en blâmer ? Car c’est en effet le message que l’on reçoit, tout autour de nous : pour réussir, il faut aller à cent à l’heure, il faut taper très vite très fort et très haut, il faut être performant à tout moment, sans jamais se reposer. Car se reposer, c’est pour les faibles. Pour les “fillettes”, n’est-ce pas ? Tout ce qui est relié au féminin dans notre société est tourné en ridicule. Tout ce qui est de l’ordre de la réceptivité, qui requiert calme et intériorité, est considéré comme non prioritaire, comme accessoire et ennuyeux. Ce qui intéresse, c’est ce qui génère beaucoup : beaucoup d’argent, beaucoup de désir, beaucoup de pouvoir. 

Le problème de cette domination du masculin – en tant que valeur, la prédominance de l’action et de la compétition – c’est qu’elle sépare les individus. Alors que le principe féminin est celui qui rassemble, qui unit, qui accueille et connecte. Les deux principes sont bénéfiques, à condition de travailler ensemble dans une même intention consciente. 

Aujourd’hui, dans ce que j’observe de notre société, je perçois que l’intention est inconsciente, et elle vient de la peur. Le masculin domine, et est tourné vers l’agressivité et la violence, tandis que le féminin est en retrait, en fuite, en repli.

Si l’intention commune était “changer les choses avec sagesse”, alors les deux principes pourraient s’entraider. Chaque individu porte en lui les deux principes. Pour certaines femmes, il est plus facile de se connecter à leur principe masculin, soit parce qu’il est naturellement plus présent en elles, soit parce qu’elles ont été éduquées à fonctionner essentiellement avec lui. Pour certains hommes, c’est le principe féminin qui est le plus présent : ils ont plutôt tendance à écouter et à prendre le temps, ont beaucoup d’empathie. L’idéal, selon différentes philosophies dont le Tao et le Tantra, c’est d’unifier les deux principes à l’intérieur de nous, de les équilibrer au maximum, afin de pouvoir agir de manière juste.

Aimer ≠ Tuer 

Alors oui, chacun et chacune peut aimer avec son coeur, et utiliser son intelligence et sa force pour agir au service de cet amour. 

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C’est bien beau tout ça… mais concrètement, ça donne quoi ? Chacun agit là où il peut le faire avec amour, avec joie, avec entrain. Parce qu’agir uniquement à partir de la peur ou de la culpabilité, ça ne tient pas très longtemps. 

C’est pour ça que, même si je soutiens les marches et manifestations pour les droits des femmes, je n’y participe pas. Etant hypersensible et sujette aux crises d’angoisse, je n’ai pas de joie à marcher pendant des heures au milieu d’une foule, qui plus est dans le froid. Cependant, je fais chaque jour le choix de prendre soin de moi, d’écouter mon corps et mon intuition, pour cultiver le principe féminin en moi : cela passe par des choses très simple comme prendre du repos, méditer, manger lentement et en silence. Et quand je travaille, je choisis des activités qui, quand je les pratique, me donnent de l’énergie et contribuent aux autres : accompagner une personne individuellement, animer un atelier de communication bienveillante, guider une séance de méditation, faire des massages… 

J’essaie de trouver ma place, un peu plus chaque jour : l’endroit où je me sente bien, suffisamment pour pouvoir m’ouvrir aux autres, être à leur écoute, et être au service de la vie dans tout ce que je fais. 

Ecrit dans la nuit 27-28.11.2019

Une autre vision de la réussite

Newsletter du 27 novembre 2019

Hier, j’étais à une cérémonie de remise des prix. C’était la conclusion d’une compétition d’innovation sociale. Paradoxal, peut-être, de chercher à atteindre un impact social, sous le format d’un concours : encore une fois, la forme ne rejoint pas le fond, on reste sur un modèle fondé sur la promotion de quelques uns, le classement, la compétition donc.

Cela se devine sans doute au ton amer de cette introduction, le projet sur lequel j’ai travaillé pendant ces quatre semaines de travail n’a pas été sélectionné par les jurys. Il faut dire qu’avec mon coéquipier, nous n’avons pas vraiment mis un point d’honneur à rentrer dans tous les critères attendus : notre intention, c’était surtout d’avoir une opportunité de travailler à fond sur le projet pendant quelques semaines, de se motiver, de se lever le matin, de s’y mettre quoi.

Mais alors, pourquoi ça pique un peu, de ne pas être parmi les gagnants ? Clairement, je n’étais pas la seule à être déçue : je me souviens de notre descente des gradins, avec tous les participants non sélectionnés ; un silence de mort, des têtes renfrognées, le sentiment qu’ils n’avaient qu’une hâte, rentrer chez eux ou alors se changer les idées au cocktail. Moi, j’ai gardé la tête haute, le sourire, j’ai fait un grand câlin à mon collègue, j’ai dansé sur la musique de fin, j’ai essayé, en bref, de faire la superwoman, comme d’habitude : celle qui ne se démonte pas, qui relève tout de suite la tête. 

Mais pourquoi je fais ça ? Pour la même raison que j’étais déçue juste avant : je n’aime pas l’échec. Ou plutôt, je n’aime pas avoir l’impression d’être en échec. C’est ça, ce que nous reflètent les notes, les classements, les compétitions : ce que tu as fait n’est pas assez bien, donc peut-être que tu n’es pas assez bien. Ouch, estime de moi. 

Dans mon cas, la réussite académique et professionnelle est un fil rouge qui a dessiné toute mon enfance et adolescence. Cela a commencé quand j’ai vu que mes bonnes notes faisaient plaisir à mes parents, même si, contrairement à certaines camarades, je ne recevais pas de cadeau quand j’en avais une. Un des tournants, c’est quand nous avons déménagé afin d’être dans le secteur du collège adossé au lycée d’élite où mes parents nous voyaient, mon frère et moi. Eux-mêmes y avaient été, et s’étaient d’ailleurs rencontrés là-bas, en Terminale. Déchirée par ce déménagement car j’adorais notre appartement et l’école où j’étais, j’ai rapidement compris que c’était très important pour mes parents, car ils voulaient que l’on “réussisse”. A partir de là, ma vie s’est articulée autour de cette quête permanente : faire bonne impression, être bonne élève, suivre en cours et avoir de bons résultats, de bons commentaires sur mon bulletin. Je voyais aussi mon frère, qui rentrait moins dans le rang, se faire engueuler à répétition par mon père, avec le sentiment qu’il causait beaucoup de souci à mes parents. Je lui en voulais presque de générer de la dysharmonie dans la famille. 

Et puis, il y a eu la classe prépa, une période où la notion de réussite était poussée à son paroxysme : pour avoir ses concours, il fallait viser l’excellence, tout en acceptant que la chance puisse jouer un rôle. Très difficile, pour moi, de reconnaître que je ne pouvais tout contrôler. Et puis, à force d’entendre les témoignages d’anciens, je me suis jetée à l’eau avec tout ce que j’avais, j’ai pris le risque. J’ai été prise dans toutes les grandes écoles où j’avais postulé, avec de très bons classements, sauf dans l’école la plus réputée, où j’avais raté une partie de mes oraux. Et rien que ce fait-là suffisait à créer de la colère en moi : cette école, d’ailleurs, c’est celle que ma mère avait faite, avant d’entamer sa carrière professionnelle en entreprise. 

Plus tard, en quittant le foyer familial (bien qu’après le divorce de mes parents, je ne me sentais plus vraiment “en famille”), j’ai commencé à m’ouvrir, à toucher du doigt de nouvelles réalités, empreintes de liberté et d’incertitude. Alors que jusque-là j’avais organisé ma vie pour pouvoir conserver le confort matériel et affectif que m’avaient offert mes parents – faire une école de commerce pour pouvoir gagner de l’argent, m’acheter des beaux vêtements et une maison, me sentir confiante en moi, et être suffisamment séduisante – je me suis rendue compte qu’il y avait bien d’autres manières de vivre en harmonie avec soi et les autres. En vivant seule, puis en colocation. En partant vivre à l’étranger, d’abord à Londres, puis à Bogota en Colombie. En faisant des retraites de méditation, en passant des semaines sans avoir de téléphone, sans avoir Internet. En faisant des stages “professionnels” dans des domaines aussi variés que l’audiovisuel, le conseil en ressources humaines, le design thinking pour l’éducation…  

Et là, tout un modèle a commencé à s’effondrer : la vision unique de la réussite que j’avais construite dans ma tête – avoir un travail rémunérateur, une maison, une famille avec un conjoint et des enfants – s’est écroulée. Pendant mes années d’études, je voyais une forte inadéquation entre le discours marketing de l’école et de mes camarades, et ma réalité à moi : notamment parce qu’on me vendait l’idée que le parcours professionnel doit être pensé stratégiquement, cohérent, rationnel, alors que je ne cessais de vouloir explorer des champs différents, dont le lien logique semblait trop subtil ou “tiré par les cheveux” pour être visible. Aujourd’hui, certains anciens camarades que je recroise, s’ennuient ou souffrent de leur travail et attendent “le bon moment” pour en changer, tout en calculant minutieusement leur retraite (ma mère fait ça, avec trente ans de carrière derrière elle).

Alors aujourd’hui, je vois que j’ai encore des traces de ce modèle de réussite, qui a été si important pour moi pendant un temps, peut-être parce que j’étais inspirée par ma mère (qui continue de m’inspirer beaucoup, mais plus par comment elle fait les choses que par ses choix eux-mêmes), mais aussi parce que j’ai imprimé en moi la sensation que c’est ce qui est bien, ce qui fait que l’on peut être intégré dans la société, et, en fin de compte, aimé.

Cependant, je peux dire que j’ai commencé à concocter mon propre cocktail : la réussite, aujourd’hui, pour moi, n’est pas le mot qui résonne le plus, je préfère parler d’épanouissement. Mon épanouissement, c’est ça le plus important. Et cela ne passe pas uniquement par la reconnaissance des autres – car au final, c’est ce qui se cache derrière la recherche de réussite “normée” – même si celle-ci fait du bien. L’épanouissement, pour moi, c’est réaliser chaque jour une plus grande partie de mon potentiel, c’est créer et m’amuser, c’est prendre du temps pour me connaître et me comprendre, c’est prendre soin de mes relations et en profiter pleinement, c’est donner aux autres ce qui est facile pour moi de transmettre et qui leur fait du bien, c’est être moi-même tout en prenant en compte nos différences. Toutes ces choses, qui font joli comme ça mais qui sont terriblement complexes et subtiles, qu’on ne peut pas mesurer, ni chiffrer, et donc qui ne font pas partie des indicateurs que suivent nombre d’entreprises mainstream de notre monde. 

Car en effet, le piège, avec la réussite normée, c’est qu’on n’a jamais fini de se demander si l’on est “assez bien” : il y aura toujours quelqu’un qui arrivera avec plus d’innovation, il y aura toujours la menace de l’autre, qui devient un ennemi, quelqu’un qui viendrait nous “voler” notre trophée. Les indicateurs pourront toujours changer, s’adapter, devenir plus exigeants, à mesure que les individus gravissent les échelons hiérarchiques et décisionnaires. Et pour une perfectionniste, arriver au top du top finit par simplement révéler qu’au fond, c’est à l’intérieur qu’il manque quelque chose : c’est là que se révèle le syndrome de l’imposteur – “est-ce que je mérite vraiment d’être à ce poste ? quelque chose ne va pas, il faut que je continue de prouver que je le mérite”. C’est donc un puits sans fin.

Alors, consciemment, j’ai décidé de prendre soin de mon syndrome de l’imposteur (oui oui je fais une thérapie), et au moins de faire ce que j’aime – même si ça veut dire cinquante choses à la fois, parfois changeantes, de mélanger vie pro et vie perso de manière pas spécialement contrôlée, d’être jugée farfelue ou paumée – plutôt que de m’étriquer dans une course à la perfection qui ne s’arrêterait jamais.